Le Monde - Article de presse

Published on Wednesday, November 26, 2014

En orange fluo, forcément, on y voit plus clair. Ainsi surligné, le nom de Grégory Gaultier saute aux yeux, tout en haut de la liste des cent meilleurs joueurs de squash de la planète. Epinglé sur un tableau en liège, ce classement accueille chaque visiteur à l’entrée du pôle France d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), bâtisse en briques rouges qui abrite l’élite du pays. « Je l’affiche pour que les gens sachent qu’en France on a l’un des tout meilleurs joueurs de squash du monde, indique le sélectionneur national, Renan Lavigne. Sinon, les gens ne se rendent pas compte. Certains soirs, des seniors viennent jouer ici avec une association de la ville, ils le croisent alors qu’il est en train de se changer, et ils ne savent pas tous qui se trouve en face d’eux. » Les quelques coupures de presse placardées çà et là pourraient également les mettre sur la voie.

Grégory Gaultier vous répliquera en souriant qu’il ne fait «  pas du squash pour être connu ». Le front emperlé de sueur, le Français né à Epinal achève à peine sa séance d’entraînement matinale. A 31 ans, défense de flancher : après quatre défaites en finale (2006, 2007, 2011, 2013), il espérait devenir enfin champion du monde de squash en individuel, vendredi 21 novembre à Doha, au Qatar. Mais un lourd revers en demi-finale la veille, face à l’Egyptien Ramy Ashour, a encore brisé ses espoirs. Un succès lui aurait permis de redevenir numéro 1 mondial, une place qu’il occupait cette année, jusqu’à ce que l’Egyptien Mohamed El Shorbagy l’en dépossède, début novembre. «  En Egypte, il y a un joueur tellement célèbre qu’il s’est reconverti dans la chanson. Mais, en France, si je me promène à Aix aujourd’hui, à peine une ou deux personnes réussiront à m’identifier. En réalité, ça ne me dérange pas, j’aime bien vivre peinard. » 
Grégory Gaultier est pour ainsi dire une exception culturelle. A peine le temps d’enfiler un jogging sur son short, il explique pourquoi : « Dans les pays qui ont été sous domination anglaise, le squash a plus d’importance qu’en France, le vivier de joueurs est plus important, et donc la chance qu’il y ait de très bons joueurs l’est également.  » Jusqu’à présent, tous les titres de champions du monde ont récompensé des ressortissants issus d’un pays anglophone ou du Commonwealth (Pakistan, Australie, Angleterre, Egypte, Ecosse, Canada, Nouvelle-Zélande). Tous, sauf un : celui du Français Thierry Lincou, en 2004, que Grégory Gaultier entend bien imiter à Doha. Les deux hommes ont déjà un point commun  : d’événement en événement, leur régularité les a déjà propulsés à la place de numéro 1 mondial du circuit professionnel. Le précurseur réunionnais avait ouvert une brèche en 2004-2005. Son successeur vosgien l’a donc suivi en novembre 2009, puis, cette année, entre février et octobre 2014.
« Et tu t’amuses vite avec cette petite balle qui rebondit, alors qu’au tennis, si tu n’es pas bon, tu passes ton temps à les ramasser par terre. »
D’une voix calme, Grégory Gaultier remonte le temps  : «  Lorsque mon père est décédé, ma mère s’est installée à Audincourt [Doubs] et elle a ouvert un club de squash avec mon beau-père. Du coup, j’ai commencé à jouer très tôt, comme Thierry Lincou. Dès mes 4 ans, à chaque fois que je sortais de l’école, je venais taper la balle. Au squash, tu peux t’entraîner tout seul des heures et des heures contre les quatre murs. Et tu t’amuses vite avec cette petite balle qui rebondit, alors qu’au tennis, si tu n’es pas bon, tu passes ton temps à les ramasser par terre. »
Programmé pour gagner, le gamin profite ensuite de la politique que commence à mettre en place la Fédération française de squash. A seulement 13 ans, déjà meilleur que tous les adultes de sa région d’origine, champion de la ligue Grand Est, il intègre l’internat du pôle France avec quelques pionniers du même âge. «  S’il n’y avait pas eu Greg, cette structure aurait été créée plus tard qu’en 1996, assure Renan Lavigne, qui a lui-même côtoyé Gaultier en tant que joueur. Seulement, avec un tel phénomène, on s’est dit qu’il ne fallait pas perdre de temps. »
Même s’il a désormais la trentaine, même s’il vit désormais en ville, Grégory Gaultier se sent toujours chez lui à l’intérieur du Centre de ressources, d’expertise et de performance sportives (Creps) d’Aix-en-Provence. Surtout quand Veronika Koukalova l’y rejoint. L’ancienne joueuse tchèque, qu’il a épousée en juillet et avec qui il vit entre Prague et la Provence, vient assister au deuxième entraînement de la journée. Leur fils Nolan, un blondinet de 2  ans, l’accompagne. « Cette vie de famille m’apporte de l’équilibre. Car jusque-là, quand tu ne fais que du squash, que du squash, que du squash, ça devient vite lourd. En cas de défaite, tu prends des coups de massue. Maintenant, je peux relativiser. » Alors que le fiston dispose une rangée de voitures en plastique sur le court, le père y tape la balle contre Mathieu Castagnet. Grégory Gaultier infligera ce jour-là une cinglante leçon de 3 sets à 0 au numéro 15 mondial, son poursuivant le mieux classé parmi les six membres de l’équipe de France.
EXPLOSIF, RAPIDE, SA VISION DU JEU, SON CONTRÔLE DE LA RAQUETTE
Tantôt à gauche, tantôt à droite, il faut voir comment se déploie son 1,76 m tous azimuts pour rattraper du bout de la raquette les balles qu’on lui envoie. Son meilleur atout ? « Sa solidité  », lâche Mathieu Castagnet, le souffle court. Grégoire Marche, numéro 29 mondial, se montre plus disert  : «  Avec ses qualités d’explosivité, de rapidité, sa vision du jeu, son contrôle de la raquette, Grégory a la capacité de plier des matchs en une demi-heure, alors qu’en général un match dure entre trois quarts d’heure et une heure et quart. Avec lui, tout paraît simple, il impose son rythme.  » Si bien que, pour le stimuler, l’entraîneur Renan Lavigne a pris l’habitude de l’opposer parfois à deux adversaires en même temps   : «  L’un l’aide à travailler son coup droit, et l’autre, son revers. En compétition, lors de ses matchs les plus importants, il atteint de très hautes intensités, donc à l’entraînement on s’adapte. On essaie de trouver des techniques pour reproduire ces situations de match.  » 
En France, faute de diffuseurs intéressés, le spectacle s’apprécie sur des sites Internet qui retransmettent les rencontres en direct. Pas de quoi entamer l’enthousiasme de Théo Froment, 18 ans, pour le chef de file français. « Ce n’est pas encore une légende, parce qu’il n’a pas arrêté sa carrière et qu’il n’a pas encore été champion du monde, mais je suis sûr qu’il en deviendra une », s’emballe ce membre de l’équipe de France espoirs. Comme s’il s’exprimait au nom des 30 000 licenciés que compte le squash tricolore, un sac de raquettes à la main, le jeune homme va même jusqu’à évoquer «   un symbole pour nous tous  ». « Greg est quelqu’un de respecté, quelqu’un de très perfectionniste, qui programme tout à la minute près, ses petits déjeuners, ses étirements, ses siestes  », confirme Grégoire Marche, qui a déjà fait chambre commune avec lui sur certains tournois.
Grâce à ses revenus et à ses primes de victoire – dont il refuse de dévoiler le montant –, l’octuple champion d’Europe a désormais les moyens de s’offrir les services d’un ostéopathe, d’un préparateur mental et d’un kiné. Un luxe, mais surtout un excellent moyen de calmer ses nerfs, le seul domaine où il paraît encore friable. «  Au quotidien, Greg aime bien chambrer, rigoler. Un mec en or. Tandis que, sur un court, il passe pour quelqu’un d’assez fermé, assez hargneux  », commente Christophe André, numéro 113 mondial. «   Les Anglais disent qu’ils se comportent en gentlemen sur le court et en dehors. Mon mari, lui, se comporte comme un gentleman uniquement en dehors », plaisante Veronika Koukalova.
Et Renan Lavigne de conclure  : «   Oui, Greg a déjà eu un tempérament de gosse sur le terrain, d’où le surnom que lui avait donné une journaliste, “le Kid”. Par exemple, il doit arrêter de dialoguer tout le temps avec les arbitres ou de s’engueuler avec des adversaires. Sinon, il perd de l’énergie et de la lucidité pour ses frappes de balle. Mais il y travaille, il y travaille… » En attendant une consécration au Qatar, l’entraîneur de Grégory Gaultier prépare déjà son feutre orange fluorescent.


Adrien Pécout 
Journaliste au Monde 
 

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